vendredi 29 août 2014

SOUVENIRS DE BROCANTES BRETONNES (2/2)

Il fallait le reconnaître. Cette première journée de brocante s’était plutôt bien passée et la pêche avait été fructueuse. La Rouquine en fut la première étonnée. La province cachait bien son jeu. Cela lui aiguisa l’appétit. Il fallait y retourner dès que possible pour rafler le reste.
Le soir même, réunion de crise au QG hôtelier en vue d’une vigoureuse entrée en campagne dès le lendemain matin. Un site répertoriant brocantes et autres vides-greniers dans la région nous aida à définir notre futur plan de bataille. L’itinéraire choisit, et constatant la route à faire et le nombre de trucs à voir, nous décidions pour une fois de nous coucher avec les poules afin d’être en forme le lendemain matin. L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt dit-on. Et les bonnes affaires aussi.

06h45, le portable de la Rouquine sonna. Comme de juste, je fus le premier debout. Le temps de prendre ma douche et de m’habiller, elle émergeait tout juste. Un son, ressemblant étrangement au bruit que fait le camion dans le film Duel lorsqu’il tombe dans le ravin, me confirma qu’elle entamait enfin son processus de réveil. Mais il pouvait encore se passer du temps avant qu’elle ne soit en station verticale. Quelques vigoureux coups de pieds dans le lit, associés à deux ou trois comparaisons sarcastiques sur son état larvaire, l’aidèrent à sortir enfin du brouillard, non sans quelques grommellements de sa part dénotant un certain mécontentement.
Une fois son interminable séance de douche, séchage, habillage, coiffage, maquillage (ah les bonnes femmes…), puis un solide et délicieux petit-déjeuner avalé, nous sautions dans K2000. Gare à vous brocanteurs bretons, nous arrivons !

Il y a encore cette sorte de buée dans l’air et la lumière n’est pas totalement « posée » au sol. Il est encore tôt et nous assistons en direct au déballage des retardataires. A la fraîche, une brocante est comme un jardin. Les étals s’ouvrent comme des fleurs au fur et à mesure que le soleil les touche.
La matinée commença par une déception. Un salon, signalé pourtant comme intéressant, se révéla totalement vide de sens et d’objets. Là, nous étions en plein dans une brocante et non un vide-grenier pour reprendre la définition de la Rouquine, voir première partie. De pseudos antiquaires nous exposaient leurs déchets dans des hauts-vent. Amphores moches, bibliothèques déjà remplies de livres sans intérêt, collection de dés à coudre, machine à carder la laine… Friands de magazines, BD et autres jouets, il était clair que notre place n’était pas là. Le tour fut fait en moins d’un quart d’heure. Merci m’sieurs-dames mais non merci. Au suivant !

Dans une autre ville proche, nous eûmes plus de chance. Après avoir garé K2000, nous passons les barrages installés pour l’occasion, afin que l’événement reste piétonnier, et nous tombons directement sur une bouquinerie en dur, encore une ! Mais là, c’est de la folie furieuse, il est quasiment impossible d’y entrer à deux en même temps tant il y a de livres. Je n’ose imaginer un incendie dans ces lieux…
De petites files indiennes de visiteurs se suivent dans ce labyrinthe de papier en se marchant quasiment dessus. D'ailleurs, les mots résonant le plus souvent à l'intérieur sont : « Pardon ! Excusez-moi ! Allez-y ! Je vous en prie ! »
Le choix est dantesque. La Rouquine a les yeux qui brillent. Pensez donc. De vieux catalogues de mode et autres magazines sont à sa portée. Elle dégote, entre autre, une poignée de périodiques de Maya L’Abeille


…et un lot de Cobra en VF :


Pour ma part, ne cherchant pourtant rien de particulier, je déniche encore un bouquin de Goldorak. A croire qu'il me suit... Et la couverture est tellement belle, car utilisant une illustration officielle, que je reste en arrêt devant. Comme celui trouvé la veille, je l’ai aussi en scans mais bon, c’est pas le livre en lui-même. Et puis il est si beau. Allez, on prend. Je suis faible avec lui. Ça fait 36 ans que je suis faible avec Goldorak…


Dehors, la bouquinerie se prolonge en un long étal proposant disques et… jouets ! Nous comprenons que ce sont trois générations qui tiennent tout ça. La mère à la bouquinerie et la grand-mère et la fille au stand. Cette dernière, légèrement plus jeune que nous, vend ses Barbie. La Rouquine entre en transe devant le bac, signe qu’elle a repéré quelque chose. Elle me glisse à l’oreille que ce sont des modèles assez anciens. Je lui réponds que je ne vois que des poupées fanées et, certaines, dans un état absolument déplorable. Je me fais rabrouer d’un fulgurant « Béotien ! »
Voyant des clients potentiellement intéressés, enfin surtout une, la vendeuse nous informe dans un sourire commercial :
- C’est 2€ les Barbie !
La Rouquine réprime un léger gémissement de plaisir mais reste très stoïque pour ne pas que la dealeuse comprenne que, même à 10€, elle les aurait prises.
Etant encore un jeune couple, c’est la première fois que je la vois chiner en direct. Je note ses gestes délicats pour extraire les précieuses saletés, son regard concentré, son tri sélectif et impitoyable. Le bac est vidé au trois-quarts de son contenu dans les 10 mn. Engageant la conversation avec elle, la vendeuse se montre impressionnée par ses connaissances sur le sujet. Pire que deux nanas parlant chiffons ? Deux nanas parlant poupées…
Parmi les merdes merveilles dénichées, nous avons une Barbie grande brûlée :


…une Charlotte Aux Fraises atteinte de vitiligo :


…Laurent Delahousse :


…un Nestor édition "I can't see shit" :


Et je vous passe le reste. Lorsque nous sommes rentrés à l’hôtel, et que nous avons déballé nos achats, je lui ai demandé pourquoi elle avait acheté tous ces machins ripoux que même un gamin du tiers-monde refuserait. Haussant les yeux au ciel, elle me fit un grand oral sur le fait que, même en sale état, ces jouets pouvaient la plupart du temps se ravoir et que les parties les plus intéressantes des Barbie, comme les têtes, se greffaient sur des corps en bon état. Bref, du puzzle pur jus ! Barbie Frankenstein.
Toujours aussi scolaire, je n’ai pas pu m’empêcher de me livrer à quelques montages dès qu'elle eût le dos tourné.
Une première version old school :


…puis une autre, digne de notre époque inversée, où les hommes doivent devenir des femmes et les femmes des hommes…


Toute contente de ses trouvailles, nous passons en caisse. C’est la première génération qui s’occupe de ça, la grand-mère. On craint le pire mais on est loin de l’image de la vieille grippe-sou sèche et froide, au contraire ! Elle commence à nous parler et nous raconter sa vie. Alors elle est debout depuis 06h du mat’, elle a déjà vendu un disque tout à l’heure, et puis le mois dernier, elle avait une valise pleine de fringues de poupées, et puis il fait pas très beau ce matin mais ça va sans doute se lever… A cette allure, elle ne va pas tarder à nous parler de ses problèmes de santé les plus intimes, c’est sûr ! On se regarde en coin avec la Rouquine, on se comprend sans même se parler. Mère-Grand, elle, continue sa logorrhée. On ne peut plus l'arrêter. L’image du grand-père Simpson me vient immédiatement à esprit. Pourvu qu’elle ne se mette pas à débloquer comme lui, je risque de piquer une crise de rire.
Elle fait le compte des objets en essayant de se rappeler du prix de chaque. Mais comme il y en a beaucoup trop pour elle, et que cela surcharge ses quelques neurones restant, elle décide de nous faire un prix pour tout le lot. La Rouquine est à deux doigts de l’orgasme là… On s’en tire pour une vingtaine d’euros.
La mémé sort quelques sacs pour tout mettre dedans et nous demande benoîtement de l’aider un peu, nous déclarant qu’elle est quasiment aveugle… La vieillesse est un naufrage.
Nous prenons congé. Une seule boutique et son étal de faits et déjà plusieurs sacs à la main. Ça promet.

On traîne. La brocante est plus un marché qu’autre chose, on y croise aussi bien des particuliers vendant leurs fonds de tiroirs que des semi-professionnels proposant rouleaux de lino, toiles cirées et autres spécialités culinaires. Evitons ceux à base de charcuterie et de fromage, please !
Un mini stand de disques se présente à nous. C’est encore reparti pour une compilation techno de la Bande A Basile comme hier ? Ah non ! La Rouquine exhume un maxi single vinyle de Breakfast Club ! Pour deux vieux new wave comme nous, c’est pas mal. « C’est combien svp ? » demande-elle à la tenancière ? 15€ ? Bon ben elle le remballera encore ce soir. Faut pas déconner non plus.

Plus loin, mes yeux masculins s’arrêtent sur une jeune brocanteuse, probablement 25 ans maxi. Elle porte une sorte de tank top qui va sans doute exploser si elle bouge de trop. Il y a du monde au balcon ! Bonnet F au moins. Elle tire également une gueule de six pieds de long. On la sent très heureuse d’être là en ce dimanche matin. Elle serait mieux à la messe, c'est sûr... La Rouquine la repère également, me regarde ensuite, lit dans mes yeux que je la trouve « sympathique », puis m’entraîne plus loin en pressant le pas tout en ajoutant que « ce petit pot à tabac de province » porte un minimizer et qu’elle en a sans doute encore plus dans le corsage que l’on peut l’imaginer. J’étais arrivé à la même conclusion. Les experts.
Histoire de me laver les yeux et l’esprit, nous nous arrêtons devant un stand réfrigéré proposant tommes, gruyères et autres frometons. Ah non, pitié ! J’avais prévenu, je suis français, et même si je ne bois jamais, je ne peux résister au fromage. J’ai beau dire non et argumenter avec des histoires de ligne et de poids, je ne peux lutter et nous repartons avec trois gros morceaux de tommes qui coincent. J'adore. Ce sera notre dernier achat dans ce lieu.

Après deux autres vides-greniers, mais hélas sans intérêt, puis un déjeuner dans une crêperie où nous avons pris une pizza, nous attaquons la seconde partie de la journée avec une très grande brocante située à près de 50 bornes de là. L’après-midi allait être chargé.
Programmant le GPS, puis le chargeur de Cd afin d’avoir toujours un fond musical digne de nous et capable de soutenir nos conversations hautement intellectuelles, nous nous lançons sur les étroites routes bretonnes. A moins que ça ne soit la voiture qui ne soit trop large, au choix…
Autant les brocantes précédentes étaient de petits événements, autant celle-ci sent le gros truc de la région. Une fois dans la ville, le chemin est fléché et nous découvrons des guides en gilet fluo pour nous indiquer le parking, qui n’est qu’une sorte de pré… K2000 garée et verrouillée, la Rouquine passe devant un Duster Dacia se trouvant juste à côté de nous et éclate de rire à sa vue. Ce mépris…

La brocante est immense. Une bonne cinquantaine d’étals nous attendent dans une espèce de grand jardin à ciel ouvert. Beaucoup de monde se bouscule. Badauds, péquenots, parigots, on croise de tout. On y vient surtout en famille, des tas de gosses sont donc là à hurler, morver et s'ouvrir la tête en tombant.
Des bacs et des cartons sont partout offerts à la curiosité de tous. Le choix est immense. Cd, DVD, VHS, vieilles chaînes stéréo des années 90, postes de radio, Action Man manchots ou unijambistes, fringues moches, chopes de bière ébréchées… Une vraie décharge publique !
On tombe sur des albums de photos de famille complets, un grand classique des brocantes d’après la Rouquine. Je trouve ça terrifiant. Tous ces souvenirs privés d’inconnus exposés aux yeux de tous et mis en vente… Je me rappelle d’un décès dans mon immeuble voilà quelques années, un vieil emmerdeur comme il y en a toujours. Etant célibataire, sa famille avait vidé l’appart et tous ses objets personnels avaient été jetés directement dans le local à poubelle. Je me souviens de ce tas de photos, cadres et sous-verres trônant là, débris d’une vie entière jetés aux chiens. Le vieux venait de mourir une deuxième fois. C'est sans doute comme ça que l'on retrouve ensuite ces albums sur les étals...
Plus loin, un stand de fripes de bon goût m’accroche le regard. Chemisier léopard, T-shirt avec une blague de cul imprimée sur le devant, pantalon jaune poussin... L'habilleuse des Deschiens aurait apprécié. Et comble du bonheur, je vois une femme-cube, mesurant 1m50 pour au moins 150 kg, tripoter avec envie, entre ses doigts boudinés, une petite robe rouge taille 36/38, puis demander innocemment à la vendeuse si elle n’a pas la même mais à sa taille...

Les gens mangent. A chaque coin, j'en vois. Enfin non, ils ne mangent pas, ils bâfrent, c’est différent. Manger sous-entend des manières et une certaine discrétion mâtinée de propreté. Là, ce n’est pas le cas. Ils mettent tout dans la bouche, ça dégouline sur leurs fringues ou tombe par terre, ils font du bruit en mâchant, la nourriture en elle-même n’est pas très classe, comme leurs dévoreurs. Ce n’est pas une question d’argent, mais d’éducation, c’est elle qui fait la différence. Eux n’en n’ont pas. C’est le genre de population à déballer des œufs durs ou un sandwiche au saucisson à l’ail dans un compartiment de train et à bouffer ça devant vous le plus naturellement du monde…

Traînant dans les allées, j’assiste à une scène surréaliste où un kéké discute âprement avec une vendeuse pour faire baisser le prix d’un lot de… capsules de bouteilles ! Je regarde ça, fasciné. Un vrai duel de marchands de tapis s’engage. Et soudain, ils tombent tous d’accord : 1€ la capsule. Triomphant, Johnny paye sa dîme et, d’un geste de la main, comme pour enlever les miettes sur une table, rafle toutes ses capsules avec un sourire ravi et les met dans sa poche. Puis il entraîne plus loin son Kévin de 7/8 ans et déjà porteur d'un diamant à l'oreille, les chiens ne faisant pas des chats, tout en échangeant sur le fait que leur merveilleuse collection va encore s’agrandir... La blague d’un sketch de Laspales et Chevalier me revient en mémoire avec l’autre disant qu’il avait entièrement décoré la hotte de sa cheminée avec des capsules de bière… Ça existe donc.
Question objets, la brocante se révélera décevante pour nous, avec juste un jouet de marque Delacoste déniché par la Rouquine, mais humainement parlant, ce fut une mine de consternation et de pathétique de bout en bout pour nous deux. Un mois après, on en parle encore, c'est dire. C’est aussi là que je me suis souvenu pourquoi je fuyais mes contemporains et les lieux surpeuplés…

A ce propos, deux endroits ne désemplissent pas question file d’attente : les toilettes et le stand de la bouffe. Les deux nous attirent chacun. La Vittel de ce midi travaille la Rouquine et, malgré les visions cauchemardesques de ce bétail humain s'engraissant, cette odeur permanente de nourriture dans l’air nous a réveillée l’estomac. Nous décidons de nous séparer. Elle ira soulager sa mignonne petite vessie et moi, j’irai nous ravitailler pour faire remonter nos glucides.
Y’a le choix en bouffe, évidemment. Crêpes, gaufres, gâteaux, mais aussi saucisses-frites, barbecue etc. Ça sent le graillon à 500 mètres. J’opte pour le service minimum, histoire de ne pas nous bourrer et décorer par la suite les sièges en cuir de K2000.
Comme à la Sécu, il faut faire la queue. C’est un système anti arnaque. Vous dîtes ce que vous désirez, vous payez et on vous file des tickets avec le prix de chaque item. Ensuite, vous les donnez à quelqu’un d’autre juste à côté pour avoir votre bouffe. Je choisis une crêpe au sucre pour moi et une part de far pour ma belle. Je la retrouve plus loin, visiblement peu enchantée de son expérience avec les toilettes publiques de ce genre d'endroit. Pour la remonter, je lui tends son far. Elle gnape dedans de sa bouche gourmande, mâche un peu puis me confirme la bonne idée qu’ont eu les pâtissiers de remplacer la farine par du plâtre. Je lui assure que ma crêpe, épaisse, molle et froide, est toute aussi exquise…

Il est quasiment 16h30. Allez, ça va comme ça les brocantes aujourd’hui, on a notre dose. Le temps s’est levé, la vieille avait raison. Il est temps de rentrer faire nos ablutions histoire de nous purifier de tout ça. C’est en fin d’après-midi que la plage est la meilleure.

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