dimanche 2 octobre 2016

RETOUR DE BROCANTE

Mercredi 28 septembre. Un peu plus de 18h. Une toute petite librairie d'occasion assez délabrée dans Paris. Devant des vitrines sales, des bacs à livres sans dessous-dessous. Nous poussons la lourde porte façon bistrot, avec une barre verticale ronde patinée en guise de poignée. Il ne manque plus que les grelots tintinnabulants signalant un visiteur.
Nous entrons et saluons le patron, un tout juste senior qui est assis à son bureau en train de discuter avec une bonne femme en face de lui. Il nous renvoie mollement l'ascenseur de la politesse tout en nous regardant d'un oeil torve.

Ça sent le vieux papier, le renfermé et l'ennui, odeurs communes à tous ces endroits et presque réconfortantes pour des rats de bibliothèque dans notre genre.
Nous commençons à fouiller les rayons et constatons que l'intérieur est dans le même état que l'extérieur. Les bouquins ne sont pas classés, tout est mis en tas, souvent couchés ou en travers quand il y en a peu. On comprend que c'est pour masquer des emplacements vides ou d'autres livres sans intérêt que personne n'achètera jamais. L'illusion du nombre et du choix mais ces cache-misères ne nous trompent pas.

Je trouve un bac WWII. Hitler et le nazisme, Hitler face à la guerre, Hitler et ses généraux, Hitler contre les vampires bisexuels de l'espace... A voir le nombre de bouquins sur lui, on pourrait croire qu'il a gagné la guerre!
La Rouquine, elle, est perdue dans un rayon "antiquité". Les Grecs à poil et autres Romains tous nus, elle adore.

Soudain, le libraire se lève et s'adresse à elle:

- Vous cherchez quelque chose madame?

Elle se retourne et lui répond dans un sourire:

- Non merci, je regarde simplement.

Il insiste:

- Non mais si vous cherchez un titre ou un auteur, je peux vous aider à le trouver vous savez.

La Rouquine rétorque simplement:

- Oui d'accord mais je ne cherche rien de particulier.

Et là, le proprio lui sort brutalement une phrase que nous ne sommes pas prêts d'oublier:

- Vous entrez dans une librairie alors que vous ne cherchez rien, mais qu'est-ce que vous faites là?

Ces quelques mots n'étaient pas prononcés mais expulsés, crachés, vomis, dans un mélange de bile et de colère intestinale.
Passée la surprise de cette attaque, la Rouquine lui répliqua calmement:

- Mais monsieur, vous êtes une librairie d'occasion, on entre pour voir ce qu'il y a, on ne cherche rien mais on peut tout trouver. C'est le principe même de chiner.

Le proprio achève de nous achever:

- Je n'aime pas beaucoup la façon dont vous me parlez!

Il agresse en premier puis se met à jouer les victimes! Il a bu lui ou quoi? Ou alors on lui casse son coup avec la nana?
Devant son attitude, je me suis dit que la Rouquine allait le bouffer tout cru, et en bonne demi allemande, il y aurait eu du sang sur les murs. Mais, curieusement, elle resta très diplomate:

- Et moi non plus. Je suis déjà venue chez vous plusieurs fois, j'y ai même acheté des livres, j'avais la même attitude qu'aujourd'hui, je ne comprends pas bien votre comportement. On entre ici sans avoir d'idées fixes en tête et on fonctionne au coup de coeur, c'est comme ça que ça se passe non?

Il y eut un moment de silence. Pour moi, c'était évident qu'il allait lui dire de foutre le camp en l'insultant, ce qui m'aurait permis d'entrer en scène. Mais bizarrement, le mot "coup de coeur" désamorça la situation devenue tendue comme un string. Il dit:

- J'ai peut-être mal compris ce que vous m'avez dit.

- Je crois aussi.

...ajouta la Rouquine, toujours très calme.

Il ne s'était pas excusé mais c'était tout comme. Le silence repris sa place dans la petite boutique, même si un écho assez malsain y résonnait encore. Le libraire se rassit et reprit sa conversation avec la mémère. Nous fîmes un dernier tour puis nous partîmes.

Une fois dehors, briefing de couple sur cette entrevue mythique. La Rouquine me confia:

- Tu vois mon chéri, c'est à ça que je vois que je vieillis. Il y a de ça encore 5 ans en arrière, je l'aurais déboîté.

Nous décidâmes de rire de tout ça car nous avions bien compris que le craquage du libraire venait sans doute de problèmes d'argent. L'état quasi moribond de sa boutique en était la preuve la plus flagrante. Coincé dans un quartier anciennement populaire mais en pleine transformation pour accueillir de futurs propriétaires bobos, nous assistons en direct à la mise à mort d'un petit commerce à l'ancienne qui n'est plus à sa place et ne vend plus rien. C'est cuit et le patron doit le savoir, ce qui explique son humeur. C'est plus triste qu'autre chose. La pression immobilière mettra rapidement fin à ses souffrances. Dans moins de trois ans, un Subway ou un café pour hipsters, proposant biscuits sans gluten et autres boissons à base de lait de soja bio, l'aura remplacé. Mais malgré ce qui s'est passé ce soir là, l'annonce de sa mort programmée ne nous réjouit pas car, en bons amoureux des livres que nous sommes, nous préférerons toujours une librairie, même tenue par un con, que des enseignes américaines de junk food et autres cantines pour snobs attardés.

Une boîte Albator de la marque Atlantic encore en grappe ramenée par la Rouquine et trouvée à deux pas de chez elle! J'ai eu cette boîte étant gosse. Je me voyais déjà en train de préparer une review dessus quand je me suis demandé si je n'en avais pas déjà parlé il y a de ça longtemps. Et j'avais raison, la preuve.

Quelques 45 tours. Propaganda, groupe mythique pour moi, du Taxi Girl, ce qui n'est pas évident à trouver dans une brocante quand même, mais surtout une pièce unique qui nous a ravie : le mythique single de Mireille Mathieu et Patrick Duffy! Pour des fans de Dallas comme nous, c'est un must have comme disent les cons. Et c'est une sorte d'édition deluxe qui se déplie en plus!

Nous ne pouvons résister au plaisir d'exhiber ce trésor que vous allez tous nous envier...

Verso. Cette photo est tirée de la prestation live, voir ici. Ne vous privez surtout pas d'un tel chef-d'oeuvre musical...

Encore du vinyle. On a un peu honte de certains de ces 45 tours quand même, comme Luna Parker par exemple. Les ex Tokow Boys qui firent de la variété pour vivre. Les paroles sont dignes de Sttellla dans le genre jeux de mots lourdingues. Quant à Annabelle, fille de Mouloudji, son single est une épreuve pour les oreilles. Dommage, elle était bien jolie et semblait aussi chaude qu'une baraque à frites...

Trois bons (et épais) bouquins sur des sujets qui nous feront toujours ouvrir le porte-monnaie. Et quand en plus on en a pour 6€ les trois, on repart avec le sourire.

2 commentaires:

  1. La photo correspond en fait au "formule 1"d es Carpentier ou il y a même un sketch en anglais qui parle de Dallas...

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  2. Belle chronique sur la mort du"petit commerce" et la transformation d'un quartier.

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