mercredi 16 mars 2016

PORTRAIT DE BROCANTEUR - LES TOURISTES DES BROCANTES

Une brocante, c’est fait pour vendre ou acheter. Pour d’autres, c’est avant toute chose une sortie familiale, une sorte de parc où on vient prendre l’air le dimanche avec toute sa smala, parce que ça évite de rester enfermé, qu’il y a plein de monde, des trucs colorés à voir et surtout, c’est gratuit. Ces « autres », ce sont les touristes des brocantes.

Bobos bon teint des quartiers branchouilles de la capitale, lui, hipster hétéro en mocassins sans chaussettes, portant une coupe improbable et un tattoo maori recouvrant tout le bras ; elle, ressemblant à une présentatrice de Canal+, arborant encore à son âge un piercing nasal, emballée dans un haillon de marque, entourés de leur progéniture à lunettes roses, tous surdoués d'après leurs parents et affublés de prénoms ridicules (Zarathoustra, Térébenthine, Ludwig-Mouloud, Gü etc.), armés d’une poussette énorme qui bouche tout le passage, rentrant dans tout le monde car rivés à leurs portables, tenant parfois en laisse une vessie sur pattes qui ne se privera jamais de se vider contre le pied d'un stand, ils débarquent en début d’après-midi et sont haïs des exposants aguerris.
Haïs car ils n’ont rien à foutre ici. Ils gênent, emmerdent et surtout, n’achètent rien. En façade, ils se la jouent solidaires mais jamais vous ne trouverez plus radins que ces gens-là. Au hasard des étalages, ils demandent les prix de tout ce qui peut attirer leur attention et, suivant la réponse, leur réaction ne varie jamais :
- C’est cheeeeeeeeeeeeer !!!
Ils ont beau être plein de pognon, tout est toujours trop cher pour eux. Ce qu’ils voudraient, c’est du neuf d’occasion et du rare au prix du commun. Une NES qui fonctionne avec tous les jeux, le pistolet et les manettes, le tout à 1€, ça c’est le bon prix pour eux…


Appliquant le terrifiant adage que le client est roi, même quand il n'achète jamais rien, ils se croient tout permis. Lui, sort toutes les cartes postales du sabot mais ne les remet pas dedans, il les laisse en tas sur le coin de la table. Elle, débouche tous les flacons de parfums pour les sentir. Et quand elle en trouve un qui lui plaît avec encore un peu d’essence à l’intérieur, elle s’accorde quelques généreuses pulvérisations dans le cou. Si l’exposant lui fait la réflexion qu’il ne faut pas se gêner, elle répliquera, offusquée, et de sa voix insupportable, que c’est pas grave vu que ses flacons sont à moitié vides ou cassés et donc, que personne n’en voudra jamais. Dans sa mentalité de connasse, c’est presque un honneur qu’elle se soit intéressée à sa marchandise pourrie. Suivant le caractère de certains exposants, les réactions peuvent être explosives.

Quand papa tombe sur un jouet qu’il a eu étant gosse, alors là, c’est la fin de tout. Il fond dessus et commence à raconter sa vie par ordre chronologique. Il avait 6 ans quand Tonton Michou le lui a offert, il y a joué pendant des heures, c’était le bon temps, le temps où il n’avait pas encore les responsabilités écrasantes qu’il a aujourd’hui, parce que figurez-vous qu’il vient tout juste de lancer sa propre start up qui propose une application permettant au monde entier de vendre, du producteur au consommateur, son caca du matin, ça s'appelle caca-matin.fr, et ça démarre très fort, ce qui lui permet de s’accorder un énooooooorme salaire. Et ouais, mais bon, malgré ça, aha, oui, euh, ben, c’est pas facile la vie quoi, LOL !
Levant mentalement les yeux au ciel, l’exposant se dit qu'on ne choisit malheureusement pas sa clientèle et qu’il faut en passer par là pour écouler sa camelote, alors il laisse ce nostalgique des dimanches en mode « play » pendant que lui-même se met en mode « mute ».
Et quand l'autre abruti arrive enfin au bout de sa bande, qu’il s’est vidé de ses souvenirs et surtout qu’il a bien plastronné sur sa vie minable dont tout le monde se fout, son regard se durcit derrière ses lunettes rectangulaires et il se met à démolir verbalement le jouet qu’il a entre les mains. Sèchement, il déclare qu’il est en mauvais état. Ici, c’est cassé, là, c’est sale. Et puis il manque les accessoires, la boîte, et puis le sien était d’une autre couleur et semblait plus grand, ça doit être un faux etc. Pour finir, il assène un mauvais :
- De toute façon, c’est bien trop cher ! Je pourrai en avoir un neuf pour le même prix si je voulais !
Il repose le bidule et s’en va, laissant l’exposant face à des envies d’avortement rétroactif.

Leurs rares achats sont presque toujours du neuf. Les classiques revendeurs de paquets de piles par exemple sont leurs amis. Sinon, ils raflent d’occasion les bouquins de Pierre Bellemare, Mary Higgins Clarks ou Danielle Steel. C’est tout ce qu’ils savent lire.
Venant les mains dans les poches, ils exigent des sacs pour tout et payent les quelques euros qu’ils doivent avec de gros billets, ils n’ont jamais de monnaie. Trop connectés à leur monde virtuel, et donc complètement déconnectés de la réalité, il n’est pas rare de les entendre demander si l’exposant prend le paiement sans contact ou Paypal…

Lorsqu’ils ont repéré quelque chose leur plaisant vraiment mais ne voulant pas le payer au prix demandé, ils n’hésitent pas à prostituer un de leurs gamins.
- Patrick-Henri, viens mon chéri ! Tu veux jouer à la brocante avec maman ? D’accord ! Je te donne les sous-sous et tu vas acheter au monsieur là-bas l’Atlantis de Goldorak, tu sais, le grand vaisseau qu’on a vu, là où il y a l'étiquette marquée "45€". Tiens, voilà une pièce de 2€, ne la perds pas, on te regarde faire !
Un petit bout de quatre ou cinq ans qui s’en va acheter tout seul un truc sous l'oeil attendri de ses parents, mignon non ? Sauf pour le vendeur qui se retrouve pris entre deux feux. D’un côté, s’il accepte, il perd de l’argent mais s’il refuse, il passe pour un salaud et nos cyber Thénardier le savent. A moins de 10 m, ils filment la scène avec leur portable, mettant une pression supplémentaire sur notre pauvre exposant, et semblent se repaître de sa détresse.

Vers 18h00, ils rentrent dans leur minuscule appart' de 120m², satisfaits de leur belle journée et de leurs bonnes actions. Quand il reçoivent leurs amis, méritant tout autant de mourir qu’eux, et que la conversation se porte sur les vide-greniers, entre deux amuse-gueules sans gluten, ils font valoir leur expérience en disant qu’ils achètent tout là-bas. Et d'expliquer que c’est de leur devoir de nantis d’aider ces pauvres brocanteurs, qui sont tous SDF d’après eux. Ils regrettent simplement que leurs achats solidaires ne soient pas déduits de leurs impôts…

4 commentaires:

  1. Oh purée que ça fait du bien de lire ça. Et il n'y a pas qu'en brocante que leur comportement est insupportable... Ces gens là ont besoin d'une grosse leçon de modestie.

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  2. Merci pour cette tranche de vie énorme !!!!

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  3. Toujours autant de vitriol... Ca pique un peu mais c'est pas mauvais!
    après le vendeur occasionnel, le pro de la brocante, le touriste... bientôt la chronique du visiteur pro?

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    1. Mmmmh nan ! L'autocritique c pas trop le genre de la maison par ici.

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